lundi 2 janvier 2012

Instruire

          C'était un jour de classe mais ils étaient à la Cité des Sciences. Constance avait réveillé Tom comme chaque matin et ils étaient partis tous les deux en école buissonnière. Liberté volée, savourée.

            Et son fils, le visage épanoui. En soif d'apprentissage, en pleine curiosité. Vivant. Comme chacun d'entre nous.

          Il faisait et refaisait avec passion et sans cesse les mêmes expériences. Dix, quinze, vingt fois. Il regardait faire les autres, il réfléchissait, il s'imprégnait, il expérimentait à son tour. Il n'avait pas manipulé le quart de tout ce qui était à disposition dans ce lieu d’une richesse incroyable.

             Constance observait les autres, en groupes, installés dans leurs rôles respectifs.

          Enseignants stressés, organisés, pressés. Dévoués, essorés, banalisés. Enfants à leur place d’enfants. Trop enfants dans cette vie d'adulte. Citadine, normative.

            Nécessité de rentabiliser la sortie scolaire de l’année. « Pas plus de cinq minutes à chaque activité ! », « Ne bougez pas ! », « Attendez ici », « Qu’est-ce que tu fais toi encore ? », « Reviens ici. Arthur ! », « Si vous n’êtes pas sages je vous préviens on repart tout de suite »

            ... Ah oui, vraiment ?

            « Lisez bien la fiche à remplir », « Répondez précisément. » La bonne réponse, la réponse attendue, à l'endroit attendu.

            Ne cherchez pas ailleurs, ne vous perdez pas.

            Ne jouez pas, ne chahutez pas, ne vous amusez pas de trop. Un peu de calme. Soyez sages. Vous avez du travail. Vous êtes en moyenne section de maternelle tout de même.

 

          Constance imaginait ce tableau tristement idéal. Les enfants deux par deux, ne remuant pas, ne criant pas, ne se bousculant pas. Les uns derrière les autres, à bonne distance, vifs, attentifs, se donnant la main, tranquillement. Attendant leur tour. Sans impatience.

           Cinq minutes sur chaque activité, sans en demander plus, sans insister bruyamment, vivement. Sans même en vouloir plus.

           Polis, prévenants, intéressés par tout ce qui leur était donné. Levant la main, patiemment. Sachant rester à leur place d’enfant. Triste place. Vidée d’enfance.

           Elle imaginait ce monde où les autres feraient ce que l’on attendait d’eux. Où l’enfant ne serait ni trop, ni pas assez. Juste comme il faut.

            Constance frémit. Violence institutionnalisée, si bien organisée. Violence à l'enfance.

 

          Elle se mit à rêver à l'école qui lui ressemblerait. Ouverte et bienveillante. Complémentaire. Où le monde extérieur serait le bienvenu, où les grands auraient une place à côté des plus petits. Pour accompagner, pour partager les savoirs et les expériences, tisser du lien et échanger toutes générations confondues dans un même but.

            L'épanouissement de l'enfant. Son bien-être. Lui offrir le temps de grandir. Comme on ferait un cadeau.

           Elle espérait une école où le chagrin de la séparation serait entendu et respecté. Arrêter l'autonomie à tout prix. Dès le berceau. Bientôt in utero. 

          Une école avec du lien et de la cohérence. Une école avec du choix, une école avec du temps. Et des sorties qui ne soient pas qu'exceptionnelles. Permettre la vraie expérimentation, celle qui se fait à l’initiative de l’enfant.  Prévoir des espaces de jeux libres, des espaces de repos. Mélanger les âges. Autoriser la parole. La liberté de mouvements. Ne plus punir, exiger, rabaisser. Un lieu où tout ne serait plus échelonné, quantifié, organisé sur une année scolaire. 

           Il faut du temps pour apprendre. Le temps de se perdre, le temps d'avoir envie. 

           Une école pour que l'enfant sache qui il est, ce qu'il aime, ce qu'il veut. Sans compétition, sans humiliation, sans forçage, sans étiquetage, où les supports proposés seraient intelligents, complexes et variés. Pour qu’il y ait juste à piocher dedans au moment adéquat. Oublier. Et y revenir.

          Pour que l'apprentissage ne soit pas unique et prédéterminé, excluant ceux qui sont en avance autant que ceux qui sont perdus. Au-dessus de la moyenne. Au dessous de la moyenne. En finir avec la moyenne.

            En finir avec ses absurdités : connaître les couleurs à trois ans, la comptine numérique à quatre ans, les syllabes à cinq, la lecture à six, la soustraction à sept... Ni avant, ni après. Ou trop, ou pas assez. Réviser pour les évaluations et puis oublier.   

            Une école où chacun serait différent, où chacun serait respecté. Dans son rythme, dans ses difficultés, dans ses goûts. Où l'enseignant lui-même se respecterait et ne se sentirait menacé ni par ses supérieurs hiérarchiques, ni par les petits, ni par leurs parents.

            Une école où chacun aurait le droit de dire non, de changer d'avis, de se tromper. 

            Une école pour les enfants qui ne veulent rien, pour ceux qui sont lents, pour ceux qui rêvent, pour ceux qui chahutent.

            Cette école-là restait à inventer.

         Pour le moment, il y avait un petit garçon à écouter. Un petit garçon à rassurer, à élever. Son petit garçon. Restaurer sa confiance en lui et accéder au plaisir d’apprendre.

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vendredi 30 décembre 2011

Réunir

Elle courut à pleins poumons sur la route qui descendait jusque chez Olivier.

Comme toujours, comme autrefois. Il était déjà sur le petit mur, en train de fumer, de rigoler avec eux. Tous les amis d’hier.

Elle s'arrêta net pour les contempler. S'imprégner de ce bonheur-là. Unique, irréversible. C'était magnifique ce vécu, cette histoire.

Son histoire. Leur histoire. C'était grand l'enfance.

Constance était pleine de tout cela, à fleur de peau. 

Elle aimait les retenues de ses amis. Leurs maladresses. Elle aimait sentir le vent de leurs pensées. À force de se connaître. Au dedans du silence, un mouvement de l'âme. Tout ce qu'on ne se dit pas. Ces paroles avortées qui transpirent de chacun d’entre nous. Cet élan des uns vers les autres. Cet amour immense, qui ne parle jamais. Par pudeur peut-être.

Elle recevait tout cela, de plein fouet.

Il y eut les bras serrés autour de son corps. Les rires, les souvenirs qui débordent. Il y eut les voix, chaleureuses, les échanges bienveillants. 

Elle pouvait déposer les armes, elle était chez elle, à l'abri. Aimée, respectée, écoutée, entendue. Au milieu des siens. Sa richesse, son refuge, sa maison.

 

Le barbecue chauffait tranquillement, la lumière du jour se dépêchait de se noircir pour laisser la place aux étoiles. Le pastis était servi. Les verres tintaient, les guitares s’accordaient, la piscine s’illuminait dans le froid de la nuit tombée.

Il y avait ici les copains qu'elle revoyait régulièrement. Il y avait aussi ceux qui n’étaient pas revenus depuis des années. Avec les femmes, les maris et parfois même un petit bébé.      

Le temps sur eux passait aussi, ils devenaient parents chacun à leur tour, traversant les étapes de la maturité sans se perdre de vue, à portée de cœur. Une nouvelle page s’écrivait.

 

Le repas prit son temps. Apéritifs, salades, plâtrées de gnocchis, daubes, gâteaux roulés au chocolat. Les fous rires échangés, les blagues d’autrefois répétées, usées, recyclées. Avec délice.

Ils chahutaient, comme à leurs quinze ans. À renforts de sauts périlleux, de courses poursuites et de jeux idiots. Le concours de cerises avec Kamo. A celui qui enfournait le plus de fruits en même temps dans sa bouche. Preuve à l'appui grâce aux noyaux à recracher pour le décompte. Constance jubilait de cette insouciance retrouvée. Et la main d’Olivier sur son ventre rond comme une pastèque. Toujours aussi émerveillé de découvrir la vie en elle. Elle était fière de ces regards d'enfants sur son corps transformé.

Un bouchon explosa dans la quiétude de minuit. Les cris, les embrassades, les vœux échangés. Ils ressortirent les instruments, ravivèrent les braises, allumèrent les cigarettes.

Les discussions se tamisaient, calfeutrées, déliées. Intensément. Des heures durant. Avec le cœur qui bat, l’esprit qui s’enflamme. La vie, l’amour, l’intime. Les relations humaines. Et ce sentiment d’être en mouvement. Au bon endroit, au bon moment.

Et puis l'orage est tombé. Imprévisible, monstrueux, surréaliste. 

À quatre heures du matin, ils se sont endormis les uns contre les autre, les uns sur les autres. A l'ancienne. Éclairage à la bougie, le bruit de la pluie, les éclairs. Le bonheur. Absolu.

 

Bonne année à vous !

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lundi 26 décembre 2011

Drôle de vie, Sanson

 Après Barbara et Sheller, une chanson un peu plus légère et entraînante :) 
 
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vendredi 23 décembre 2011

Les fêtes

C’était Noël et il emballait les cadeaux un à un. Il y avait des semaines qu’il adoucissait le manque en éloignant les souvenirs. Mais le téléphone a sonné. Alors ses pas se sont réveillés à travers la maison, frénétiques, pour décrocher avant le répondeur: " Allô ?". C'était elle. Cette voix perdue, revenue à lui. Là, juste là, à l'autre bout du fil. 

C’était Noel et elle courait en zébulonant dans toute la maison. L’impatience à fleur de peau. Ambiance électrique. C’était Noël et son père brandissait le chantage ultime et malheureusement efficace : « Si tu n’es pas sage, tu sais il ne viendra pas! Et même s’il venait, tous tes cadeaux se transformeraient en charbon. Il ne vient que pour les enfants sages et gentils avec leurs parents. »

C’était Noël et il préparait le repas. Le ménage était fait. Les vitres, les sols, nettoyés à grande eau et même la table, cirée. Déjà dressée en noir et blanc, assortie au sapin et aux papiers cadeaux. Un décor parfait. Cette année encore il s’y collait. Préparer le repas pour neuf invités, le chapon, le foie gras, les p’tits plats dans les grands. Il leur réservait des mélanges de saveurs inattendus. Il aimait tout ça sans doute, mais ça lui coûtait aussi. Vérifier que les verres ne soient pas vides, relancer la conversation, rire bruyamment aux blagues des autres, s’assurer de ne pas faire trop cuire, apporter les assiettes, guetter les signes de reconnaissance, d’approbation, de plaisir gustatif.

C’était Noël et il était seul.

C’était Noël, et tête à tête dans leur voiture, ils s’engueulaient. La pression montait à mesure qu’ils s’approchaient de la maison familiale. Les reproches, les cris, et les larmes pour relâcher. Je ne veux pas y aller.

C’était Noël et elle attendait. Elle attendait le traineau du Père Noël les yeux rivés sur le ciel enneigé, brillants de certitudes. Il n’était pas encore 17H mais elle attendait déjà. Le bonhomme rouge, les rennes, la poussière d’étoile, les jouets par milliers. Le moindre avion qui traversait les nuages la faisait sursauter d’impatience.

C’était Noël et il s’en tapait, il partait au bout du monde, au soleil. Loin des siens, loin de l’hiver, loin des obligations annuelles .

C’était Noel et elle venait de découvrir ses cadeaux. Mais voilà que tout recommençait. Son corps flanchait et l’abandonnait. Tout qui se trouble, tout qui  bouge. Les autres faisaient la fête tout autour et elle s'est traînée péniblement jusque dans son lit, incertaine. Ses os tremblaient et elle pleurait, elle coulait toute seule. Le corps en naufrage, l'esprit ancré, profondément. Spectateur impuissant qui ne s’abandonne à aucun instant. Lucide et clairvoyant.

C’était Noël et il pleurait à chaudes larmes, silencieuses et amères. Il pleurait d’avoir découvert la supercherie. D’avoir réalisé l’étendue du mensonge. Il avait tout juste six ans et il s'insurgeait en ravalant ses larmes.

 

Douceurs d’enfance, douleurs d’enfance.

Qui sont les adultes en ce soir de Noël?

 

... Je refuse d’acheter des jouets immondes en plastique fabriqués à la chaîne par les enfants en Chine...

... Moi, à Noël, je veux voir les yeux de mes enfants pétiller, leur cœur battre et s’impatienter, le souffle coupé: la fenêtre reste grande ouverte, le biscuit du père noël est grignoté et le verre de lait à moitié renversé...

... Oh ! Je refuse de devenir complice d’une manipulation généralisée contre laquelle les enfants ne peuvent pas lutter. Ils ont confiance en moi, je ne veux pas leur mentir. La différence entre mentir et raconter des histoires pour les faire rêver ? Bah, dans un cas, tu mens pour de vrai et dans l’autre, tu racontes des histoires pour de faux !...

... Moi, à Noël, je me lâche, je ne lésine pas sur les cadeaux. On ne vit qu’une fois ! Je boucle tout fin octobre, comme ça je ne me retrouve pas engloutie par le monde dans les grands magasins...

... Quel calvaire pour moi de me trouver obligé d’offrir des cadeaux à tous, ce jour-là précisément. Comme si on avait besoin d’une date scellée pour se dire que l’on s’aime. Il y a les cadeaux pour faire plaisir, bien sûr, il y a surtout ceux pour ne pas vexer ou pour ne pas paraître grossier...

... Depuis toute petite, Noël a toujours été source d’angoisse, de tensions et de conflits latents. Le royaume de l’hypocrisie. Je déteste Noël. Je voudrais tant partager un moment simple, profiter du moment présent. Préférer les sourires, les vrais aux convenances figées... Je n’ai jamais appris. Je ne sais pas faire. Me sentir bien...

 

Quelle que soit l'option choisie, ce soir-là est pourtant un soir particulier. On devine une atmosphère inhabituelle pour chaque maison alentour. Des hommes, des femmes et des enfants, réunis, bon gré, mal gré, pour quelques heures partagées. Les illuminations dans la nuit, le ciel noir dès la fin d'après-midi, le plaisir pour les plus chanceux de se calfeutrer à l’intérieur auprès de la cheminée.

Moi je préfèrerais être plutôt qu’avoir. M’arrêter un moment et me laisser aller. 

Santé !

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jeudi 15 décembre 2011

Rémusat, Barbara

Qu'ils s'appellent François, qu'ils s'appellent Elise, Bernard, Noé ou Joséphine; qu'ils aient manqué à notre enfance ou bouleversé nos chemins d'adultes, nous avons tous quelqu'un quelque part. 

Quelqu'un qui nous tient, quelqu'un qui nous manque. Nous reliant à un au-delà, un ailleurs quel qu'il soit - ou ne soit pas -.

Quelqu'un qui nous rappelle l'absurdité de la vie. Sa fragilité, sa fulgurance, et nous ramène à l'essentiel. Sans tricherie, sans faux-semblant. Au plus près de nous -même.

Les mots de Barbara étaient pour sa mère avec qui elle vivait rue de Rémusat. Que chacun puisse les faire résonner pour ses chers disparus...



rémusat par gwenruellan

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lundi 12 décembre 2011

Manquer

Aucune nouvelle. Constance attendait. Elle y croyait, elle y croyait sincèrement. Chaque matin, la même conviction jusqu'à la boite aux lettres. Et toujours rien. Une seule personne ne lui écrivait jamais.

Il était parti trois mois auparavant. Pour deux années entières, au bout du monde. La douleur vive des débuts avait commencé à s'assourdir, cédant la place à l'attente incertaine et lancinante. Que faisait-il en ce moment ? Il était à peine dix-huit heures là-bas. Constance n'oubliait jamais le décalage horaire. Retrancher six heures pour le rêver au présent, par-delà l'Atlantique.

Elle aimait par-dessus tout le petit matin, pour partager les dernières étoiles. Elle se levait avec lui, elle mangeait, elle goûtait, elle dînait avec lui. Chaque seconde de chaque journée écoulée.

Elle fumait avec lui, elle lui parlait tout bas. Somnolente, assise au fond du bus, la tête posée contre la vitre, le walkman contre son cœur, il accompagnait les toutes premières pensées. Et elle étudiait avec lui, elle rêvait de lui, elle chantait pour lui, elle souriait jusqu'à lui. Elle pleurait loin de lui. Elle n’en pouvait plus d'attendre sa lettre. Aimer l’absent à ce point n'avait aucun sens. Ce n'était pas raisonnable.

Parfois brusquement les souvenirs la submergeaient. Parfois, le vide l'anesthésiait complètement. Elle devait se concentrer pour ramener les images à sa mémoire. Et les larmes à nouveau, ou le petit sourire, ou le cœur retourné, mais pas une fois l'indifférence. Hantée, chaque jour. Perpétuellement. Il l’emplissait. Une vitalité s'allumait à l'intérieur. Une croyance insensée et qui la dépassait.

Parfois aussi elle réalisait la distance, le silence, l'absurdité. Quelle idiote elle était. Elle ne le reverrait pas avant un an ou deux. Peut-être même ne le reverrait-elle jamais. Il n'y avait qu’elle pour conserver avec autant d'ardeur le souvenir de quelques soirées partagées. Tout cela ne signifiait plus rien ailleurs que dans sa mémoire. Alors qui imaginait-elle encore ? Un inconnu. Un musicien, à plus de huit mille kilomètres. Elle avait besoin de lui. Ou bien avait-elle besoin de l'amour qu’elle s’inventait pour lui ? Elle était dingue. Il lui manquait terriblement.

Et toujours rien. Une simple réponse, un signe de vie n'engageait en rien. Le doute s'immisçait, sournoisement. La crainte qu’il l’ait oubliée, qu'il se soit joué d'elle. Elle était si naÏve. Pourquoi était-il entré dans sa vie ainsi? Pourquoi avait-il pris toute la place. Elle n'avait rien demandé. Et voilà qu'elle se trouvait destabilisée. Le manque l'engourdissait. Elle ne comprenait pas ce silence qui la tuait à petits feux. Malgré elle. Malgré l'énergie utilisée pour enfin passer à autre chose. L'univers entier ne cessait de le rappeler à elle. Chaque chanson était imprégnée. Ce n'était plus possible. Il fallait arrêter. Elle allait abîmer ses souvenirs à les ressasser sans cesse. Comment les appeler « souvenirs » tant ils étaient présents au quotidien?

Une semaine magnifique, unique, hors du temps. Rien de plus. Il lui fallait la garder, la préserver au plus près de son cœur, à l'abri pour se réchauffer l'absence. En faire une force pour avancer. Reprendre confiance. Loin derrière elle les idées noires...

Mais voilà l’ennui qui s’installait, envahissant. Constance travaillait sans soif. Les jours qui passaient n’apportaient rien d'essentiel. De l'ivresse à la banalité. Noyée dans le passé. Elle s'y engouffrait, elle s'y réfugiait. 

Elle négligeait ses amis. Son corps était auprès d’eux mais elle était si loin. Ailleurs. Différente, en marge. Elle ne suivait plus leur rythme. Elle leur en voulait. De quoi ? De n'avoir pas changé. D'être toujours les mêmes alors qu'elle s'était transformée. 

Elle espérait que quelqu’un la prenne dans ses bras et fasse attention à elle. Pourquoi lui tout le temps ? Toujours? Pourquoi n'était-ce pas pareil avec les autres?

Pourrait-elle arrêter la comparaison un jour ? Elle n'y arrivait pas, elle ne croyait pas un instant que ce fut possible.

Allons il faut partir / N’emporter que son cœur / Et n’emporter que lui / Mais aller voir ailleurs… (Jaques Brel, Allons il faut partir.)

 

Six mois d’absence. Six mois de silence. Il n'était pas là et pourtant il était en elle. Elle l'imaginait sans jamais pouvoir l'atteindre. Parfois, elle réalisait le vide et elle était dévastée. Face au silence, face à l'éternité. Impuissante.

Comme si il était mort. L'incertitude en plus. L'espoir, l'obstination. En vain.

Quelle absurdité. Désirer l'absent. Sans répit.

Les semaines qui s'écoulaient achevaient de ternir la légèreté qui l'animait l’été dernier. Elle n'était ni triste ni heureuse. Elle s'éteignait. Consumée l’étincelle. Il était dur de passer à autre chose. Elle ne savait plus à quoi se raccrocher. Rien pour se motiver. Trop d'espérances, trop d'attentes vaines.

Ne plus parler à personne.

Constance était vidée. Incapable de rebondir, d’aller de l’avant, d’y croire encore.

Parfois revenait la nécessité d’être auprès de lui, maintenant. Le revoir, l'apercevoir. Le manque, le vide. C’était impossible autrement. Aucune lettre encore. Ça la rongeait. Avoir de ses nouvelles. Savoir, actualiser. Elle ne pouvait pas se résigner.

Mais que valait cette ardeur? Les mois passaient, la vie passait. Et sa jeunesse avec. Les souvenirs lui échappaient. Les images devenaient floue. Même dans ses rêves il ne venait plus.

Elle oubliait jusqu'aux traits de son visage, jusqu'à sa démarche. Le temps estompait tout.

Le ciel était noir ce soir-là, le vent froid et humide. Constance écoutait la musique à la porte du dehors. Une étoile brillait intensément juste en face. Elle feuilletait les quelques photos qu'il lui restait. Se pouvait-il qu’il puisse pressentir à quel point elle pensait à lui ? Est-ce que ça l'accompagnait parfois ?

Il a plu, tard dans la nuit. Au dehors, la tempête. Tonnerre. Éclairs. Constance était seule à l'intérieur. Elle venait de rentrer, trempée. Il n’y avait plus d'électricité. Le noir absolu. Elle marchait à tâtons jusque dans sa chambre pour trouver un briquet. La flamme sur la bougie et le calme est revenu, instantanément.

Son petit univers. Toute son histoire inscrite dans chaque recoin de cette pièce.

La grêle faisait un boucan d’enfer contre les vitres, contre les tuiles. Un instant, le silence de la nuit humide s'est imposé et puis l’orage est reparti de plus belle. Constance restait devant la cheminée, sur le carrelage rugueux, avec ses cinq chats. Elle replongeait des siècles en arrière. Elle adorait ça.

Et dans le vacarme de la nuit, sa mémoire s'est éclairée. Elle s’est souvenue. Les expressions, les gestes, les attitudes. Lui, dans les moindres détails. Avec précision.

Elle entendait son rire, elle entendait sa voix. Elle ressentait le frôlement de sa main sur son visage. La fraîcheur de ses joues contre les siennes écarlates. Et sa peau claire, et ses yeux sombres. C'était affreux, c'était sublime. Elle redevenait celle qu’elle avait été. Il lui revenait comme ça. Et elle était transportée.

Réveil difficile. Se détacher de cette impression de réalité.Pourquoi fallait-il qu’elle rêve si fort de lui la nuit dernière ? Elle recevait sa lettre. Encore et toujours. Happée par cette atmosphère pendant plusieurs jours. Engourdie. Comme s’ils s’étaient recroisés. Elle ne pourrait pas l’oublier. Besoin de temps, encore.

 Elle savait raisonnablement que rencontrer un autre, bien réel, serait salvateur. Son attachement extrême n'était sans doute plus qu'une nostalgie entretenue. Mais elle ne pouvait s’en défaire. Cette certitude. Le sentiment inébranlable d'avoir été vivante. Elle ne le maîtrisait pas, elle ne l'assumait pas.

Son premier amour. Irraisonné, irraisonnable, inexplicable et irrationnel.

Tout cela appelait le manque et lui collait à la peau. Aujourd'hui encore. Envie de l'entendre. Le savoir un peu plus près d’elle-même.

 * * *

Le bus avançait sur la route du littoral. C’était loin déjà mais c'était là. Là où tout avait commencé. La mer était lumineuse ce soir-là. D'un bleu profond, elle se détachait de tout le reste du paysage, le contraste était magnifique.

Il allait bientôt faire nuit. Le ciel était dégagé de nuages, seules une ou deux étoiles commençaient à briller. C’était joli. Constance avait le cœur tranquille. L'été arrivait. Tout restait gravé mais devenait moins encombrant. À sa place. Elle aimerait continuer comme ça. Moins tournée vers le passé, plus axée sur le présent.

Un présent simple et agréable. Reprendre goût aux autres. Au quotidien. Aller au-devant des rencontres. L'avenir lui tendait les bras. Avec ou sans nouvelles. Il était temps de tourner la page. Passer à autre chose. Tenter.

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vendredi 9 décembre 2011

Enfanter

Il est six heures du matin.

La chambre est close, les lumières feutrées. Tu t'enroules dans le lit en chien de fusil, engourdie par une fatigue irrésistible. Tu as peur de perdre connaissance. Une peur ancestrale. Archaïque. Perdre ton esprit et mourir peut-être.

 

Pourtant tu es extrêmement consciente. Tu te tournes, tu te retournes, tu cherches une position supportable. Tu te laisses glisser à terre, tu ne sais plus tenir cette masse de corps si lourde et douloureuse qui t'anéantit. Tu te sens partir. Dans un dernier élan de vitalité, tu t'accroches à Isabelle.

Ton corps se met en marché malgré toi. Tu ne sais pas d’où te vient cette nécessité mais tu ne peux y résister, c’est inouï. Mûe par le besoin irréfrénable de te relever, tu rassembles les quelques forces qu’il te reste. Tu n'es plus que douleur. Et voilà que tout s’accélère.

 Debout, fermement ancrée sur tes deux jambes, la poitrine vissée sur le lit, la tête dans l’oreiller, les mains lacerrant les draps, tu pousses. Tu ne peux plus bouger. Il ne peut en être autrement. Tu pousses comme jamais. Isabelle s'accroupit comme elle peut pour accueillir l’enfant en douceur. 

 

Une dernière impulsion t’envahit, un long râle sort du fin fond de tes entrailles. Tu pousses de tout ton être. Tes bras, tes hanches, tes jambes, jusqu'au bout des ongles. Il faut que ton bébé sorte, il faut que la douleur cesse. Isabelle te guide de sa voix.

Et voilà ton bébé qui descend. Tu ressens les moindres plis de sa peau, les moindres recoins de son être te traverser et sortir de toi. Première reconnaissance. Cet instant est surnaturel, éprouvant, terrassant et salutaire. La délivrance. On ne pouvait trouver mot plus juste.

Chaque seconde est gravée en toi. Dans ta chair et dans ton âme. Épreuve de vie. Instinctive, animale, charnelle, viscérale. Il y a un avant et un après. C’est indescriptible.

 

Tu l’as mise au monde.

Sans assistance médicale. Seule avec tes armes. Et ta sage-femme. Tu n'es plus la même.

Et son père toujours auprès de toi, te rassurant de ses mots, dans le creux de l'oreille. Sa main ferme et apaisante. D’un secours inestimable. Tu n'imaginais pas qu'il aurait cette force-là, ce calme-là, jusqu’au bout.

 

Tu entends un cri. Tu ne la vois pas encore car elle est née à tes pieds, mais ton corps se réveille, à l’affût, en alerte. Tu te mets à la chercher, guidée par le son de sa voix. C'est inné, irraisonné. Le besoin de la protéger, de la dissimuler. Isabelle te demande de t’allonger. Tu peux enfin la découvrir. Tu la contemples, tu la renifles, tu lui murmures l'étendue de ton amour, tu l’embrasses. Et tu la nommes enfin.

Blanche. Ta fille. Ta toute petite. Ton enfant.

 

Le cordon est coupé. Lovée dans le creux de ton bras, Blanche se hisse jusqu'à ton sein. Une nouvelle vie s'anime. Il y a de la magie là-dedans.  

jeudi 8 décembre 2011

une chanson lente, William Sheller

Pour accompagner le titre de blog qui est aussi le titre de mon roman, j'ai essayé de retranscrire la "chanson lente" de William Sheller pour mon violoncelle et ma voix.

Je n'ai pas en violoncelle la même expérience qu'en piano, mais pour la première fois j'ai mêlé la voix aux cordes, et voilà que ça m'ouvre de nouveaux horizons... C'est un début, et les maladresses par rapport à l'instrument sont encore là, mais j'avais malgré tout envie de le partager comme une introduction.

 

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jeudi 24 novembre 2011

Bienvenue

Je me présente, je suis Géraldine Blanc, j'ai 31 ans et je suis la maman à la maison de trois jeunes enfants. Ca, c'est à temps plein.

 

Avant, j'ai aimé le théâtre, la littérature, le piano, le chant et le violoncelle.

Un jour, j'ai décidé de m'y remettre.

J'ai commencé par amener ma guitare en classe ( j'étais alors instit' et j'avais eu le grand bonheur - lorsque j'étais enfant et que j'allais encore à l'école - de rencontrer un instituteur qui avait une guitare et des chansons. ) J'y ai ajouté mon expérience théâtreuse, et j'ai monté un spectacle du Soldat Rose (de Louis Chédid)  avec mes élèves de CM1/CM2.

Leur voix, leur invention, leur plaisir, et ma guitare pour accompagner.

Dans la foulée, je me suis assise à nouveau derrière mon piano. J'avais 10 ans d'apprentissage comme bagage. J'ai retrouvé mes partitions et les chansons que j'avais aimées, qui m'avaient accompagnée. Et puis j'ai repris le violoncelle. Là, je débutais, mais j'avais envie d'y revenir, et d'aller plus loin. J'ai découvert le monde de l'orchestre et j'ai aimé retrouver l'accord des instruments au début des répétitions et des concerts, l'harmonie, le groupe.

J'ai arrêté d'être enseignante. J'ai commencé l'aventure de l'école à la maison avec mes trois enfants.

Et pour garder ma bulle d'oxygène, je me suis mise à écrire. Et dans l'écriture je me suis trouvée.

L'écriture se suffisait à elle-même. Plus que le théâtre, plus que la musique, plus que tout le reste. L'écriture me permet d'être complexe. D'être ici et ailleurs. De plonger en moi pour aller vers les autres. Retrouver le passé, inventer l'avenir. Il y a tant de libertés. Je ne suis plus à côté de la plaque.

J'ai découvert ma capacité à rester plusieurs heures à écrire sans ennui, sans effort, sans contrainte.

Lorsque j'écris, je deviens vivante. Je palpite, je ressens, je respire, je sublime. 

J'ai terminé il y a un mois l'écriture de mon premier roman: Une chanson lente.

Dans l'attente d'un retour éditeur, je me retrouve en période terne.

Je vis très difficilement l'attente. C'est une vieille histoire entre l'attente et moi. Mais là, c'est confirmé, l'attente m'use à petits feux. Je n'arrive pas à abandonner ce premier manuscrit, et tant que je n'arrive pas à l'abandonner, je n'arrive pas à m'investir dans de nouveaux projets.

L'attente comme toujours me fige. Je ne sais plus ni écrire, ni projeter, ni espérer, ni abandonner. J'attends. Je suis toute entière à l'attente. Je me tais, je me ferme et je laisse ma confiance s'émietter.

J'ai envoyé mon manuscrit à 13 maisons d'édition. J'ai pour l'instant reçu 5 refus par courrier. Il faut compter plusieurs semaines voire plusieurs mois avant d'avoir une réponse. Ca laisse le temps d'attendre. Ca lasse le temps d'attendre.

Si rien ne se passe, j'envisagerai la solution de l'édition à compte d'auteur.

 

En attendant....

il me faut écrire, il me faut partager, mes mots, ma musique, mes créations, mes interprétations. Il me faut rencontrer le regard des autres. Essayer d'élargir le cercle des lecteurs auditeurs amateurs... bah oui, c'est mieux d'avoir du monde derrière soi pour envisager l'auto-édition.

Voici donc mon blog. Un nouveau travail d'écriture. Ce ne sera pas un roman, mais plutôt des tranches d'écriture. Venue de mon roman ou d'ailleurs. Pour affiner mon style, pour tenter des chemins nouveaux.

Si la lecture de mes messages vous fait du bien, si cela vous intrigue, vous interroge, vous dérange, vous transporte, vous émeut, si mes mots vous parlent, inscrivez-vous et laissez-vous aller.... 

Bonne route !

Posté par baptisteruellan à 16:04 - Commentaires [4] - Permalien [#]
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