Une chambre à ciel ouvert. Trois mètres carrés d'évasion. Il fait jour encore.  La rumeur du dehors me parvient, claire et lointaine à la fois. J'entends ma respiration calme et régulière, j'entends le souffle du vent, profond et agité. J'ai comme l'impression d'être au dedans de moi-même et ces vitres sont mes yeux écarquillés sur le monde. J'absorbe et j'observe du dedans, protégée par quatre murs et l'appel d'air de cette large fenêtre. Je suis à l'abri. 

Je suis à l'abri mais j'aime quand tu me rejoins dans mon huis clos, presque clos. J'aime quand tu bouscules cette solitude-là, j'aime quand tu me déséquilibres, quand mes pensées deviennent des mots car tu sais tirer le fil de mes non-dits, tu m'attends, tu me tends la main et alors enfin je peux m'aventurer en dehors de moi-même.

Je sors de moi et je pars à ta rencontre. Tes yeux deviennent une autre fenêtre sur ce même monde que nous partageons et cette fenêtre aussi je la veux grande ouverte alors je m'approche et je la fais céder. Mes bras deviennent d'autres murs contre lesquels tu te reposes un instant, ma main doucement te fait glisser de toi jusqu'à moi et tu empruntes mon regard pour réveiller le tien, tu accueilles mes pensées pour affiner les tiennes, tu te blottis en moi et je continue à regarder le ciel au dehors même si maintenant il est très tard, je ne suis plus seule en moi-même, je suis ailleurs, je suis avec toi.

 
Ton regard noir dans ces nuits blanches m'eclaire et me tient éveillée. Regard fixe et lointain surligné par des sourcils plus noirs encore, regard qui puise sa concentration au fond de tes pensées. Ton esprit est une machine qui chauffe en permanence et ce regard qui t'anime est l'unique porte de sortie possible. Ta parole alors s'étire à son tour et me donne à voir les tourments et les rêves en désordre à l'intérieur, même si lorsque tu me parles c'est aussi à toi-même que tu t'adresses. Tu te remodèles à l'infini comme un morceau d'argile, tu recrées tes propres contours pour mieux te cerner sans doute, tu avances sur ce fil fragile entre nous droit devant sans perdre l'équilibre, tu poursuis tes idées, une pensée en entraîne une autre et tu continues à suivre derrière, poussé par ton élan et repoussant doucement le mur de tes retenues pour arriver toi aussi jusqu'à moi peut-être, pour me rejoindre enfin et alors nous pouvons nous laisser aller l'un à l'autre, l'un en l'autre, au-dehors de nous même, au dedans l'un de l'autre.