Constance se traînait douloureusement. Elle avait assisté à la réouverture béante de ses blessures d'enfant, éprouvant ce qu'elle avait pu ressentir quinze ans auparavant. Et puis enfouir.

Elle se voyait, adulte, et toujours aussi désarmée, annulée, terrassée. 

Face à son père. L'impulsif, le soupe au lait. Imprévisible. Ou plutôt tellement prévisible ; à crier, s'emporter, virer rouge. Constance calme, réfléchie, patiente. Tellement réfléchie. Tellement patiente.
Tellement peur de lui. Ses silences, ses éclats.
Tellement rien compris, tellement souffert.

Qu’est-ce qui est inné ?

Qu’est-ce qui tient de l’éducation et du hasard des rencontres ?

Le sentiment de responsabilité s'était emparé de Constance à l'instant-même où elle avait mis son premier enfant au monde. Et voilà qu'il prenait tout l’espace à mesure que Tom grandissait.


Elle ne vivait plus, elle éduquait.

Directement guidée par ce lien à son père. Pétrie par la crainte de reproduire, de mener son fils un jour à la marginalisation, à la drogue, à la violence pulsionnelle. N'ayant aucune prise là dessus, elle avait voulu protéger Tom, par le biais de l'éducation.


La bonne éducation. Celle qui sauve, qui structure, celle qui montre le droit chemin.

Mais la crainte d’abîmer son enfant engendrait le besoin de maîtriser.

Poser un cadre. Nommer le bien, le mal, contrôler les excès, mâter les résistances. Museler les débordements.
Elle-même se transformait en modèle de perfection. Contentant tout le monde. Elle était encensée, montrée en exemple. Constance la gentille, Constance la bienveillante. Elle ne déversait jamais ses humeurs sur les autres, pas même en voiture. Et moins les gens comptaient, plus elle pouvait endurer.


Bien sûr, elle criait. Parfois même il y avait des tapes, elle ouvrait les eaux, elle s'emportait. Mais ça arrivait à tout le monde. D’ailleurs, une fessée, une douche froide n’avaient jamais fait de mal à personne. (vraiment?)

Elle agissait pour son enfant.

Éduquer n'est pas violenter. L’enfant cherche, provoque, teste. Il faut réagir avec fermeté pour poser les limites. Imposer et ne pas revenir sur ses décisions. Montrer qui est l’adulte.


Ce rapport de dominance dont on usait dans toute bonne maison n’était reconnu par personne d'autre qu'elle-même.

Mais Constance ne pouvait plus fermer les yeux. Elle ne pouvait plus appeler cela autorité comme pour légitimer. Elle voyait distinctement la violence camouflée juste au-dessous. Déguisée sous de jolis mots. Banalisée.


Les punitions, les ordres arbitraires, le chantage, les menaces, les « c’est comme ça et pas autrement », les fessées, les claques, les petites tapes, les mensonges, les rapports de force, les points rouges, les points verts. Soumettre, imposer, maîtriser. Toute cette manipulation était minimisée, acceptée, encouragée.


Pour se faire obéir, pour le bien-être des enfants, pour inculquer des règles, des valeurs : « si tu continues de taper ton frère, tu vas recevoir une fessée… » Magnifique ! C’était absurde.


Sans compter ces moments de bascule où poussée au fond de ses retranchements par un enfant résistant à la contrainte, elle 'sétait trouvée dépassée. Seule face à elle-même.
Elle avait contemplé alors sa violence d'adulte, si propre, si présentable.


Elle apprit à la débusquer. Elle tenta d’ouvrir les yeux avec honnêteté. Sans artifice, sans protection.

 

Il fallait maintenant reprendre corps. Et se relever.
Elle ne pouvait plus continuer ainsi. C'était l'impasse. Dans son rapport aux autres, mais surtout dans l'éducation de son fils.

Il y avait trop de zones d'ombres. Des gestes et attitudes mécaniques qu'elle reproduisait par mimétisme alors qu'ils généraient souffrance et asservissement. À l'opposé de ses convictions profondes.


Il lui fallait changer. Se faire confiance. Faire confiance à son enfant. 
Échanger le sentiment de responsabilité contre le celui de vie, de cette énergie qui fait que l'on sait que là ça va, ça fait du bien, et chacun en tire profit. 


Comprendre qu’il n’y avait pas de bonne éducation. 
Ce serait à ses enfants de faire le bilan une fois adultes. C’était leur histoire. Ça leur appartenait. Et à elle de savoir prêter l’oreille à ce moment-là pour s’excuser. Pour réparer. Les manques, les blessures. Qui se déposent malgré tout.

Elle se mit à lire, énormément. Jusqu’à trouver les auteurs qui faisaient écho en elle. Lire pour prendre du recul, pour voir ce qui pouvait exister ailleurs, pour ne plus ni reproduire bêtement, ni rejeter en bloc. Elle avait trouvé des mots qui pourraient être les siens. Certains auteurs avaient eu l’effet d’un électrochoc. 


Elle avait découvert la violence éducative ordinaire. Ce mécanisme anodin que l’on transmet à nos enfants sous couvert d'éducation. Et elle avait touché du doigt l'étendue de sa propre souffrance de petite fille. 


Lorsque son enfant s’affirmait, se différenciait, n'obéissait pas, elle ne pouvait le supporter. Elle se sentait menacée en tant qu’adulte parce qu’elle-même ne s’était jamais permis cela. Elle ne s’était jamais opposée. Jamais jusqu’au bout. 
C’est pourquoi elle l’avait fait courber lui, le plus petit. Elle avait dit non à son enfant au lieu de dire non à ses parents ou à tout autre adulte jugeant. Elle avait conforté les manques de sa propre éducation en reproduisant les mêmes absurdités sur son fils.

Une page se tournait désormais. Elle ne pouvait plus rester dans l'ignorance. Il était temps de rendre sa parole à l'enfant.

Surtout lorsque les mots n'allaient pas dans son sens à elle ou dans le sens des autres tout autour d’elle. Ceux qui faisaient figure d’autorité. 


Les règles qu'elle avait instaurées jusque là avaient tenu lieu de garde-fou. Bien sûr. Ce nouveau chemin qui s'annonçait serait bien plus difficile. Elle n’aurait plus rien.
Plus rien pour faire pression sur son fils. Rien d’autre que cette nécessité en elle. Elle avait tant de choses à écouter et à entendre enfin. La voix de son enfant.

Elle croyait l’écouter mais elle n'était pas au bon endroit, pas au quotidien, pas quand ce qui était dit la dérangeait. 
Entendre son fils. Entendre le refus, la frustration, les excès. Autoriser la parole, quelle qu'elle soit. Laisser s’exprimer les déceptions, apparemment anodines, les lubies incompréhensibles. Tout ce qui le différenciait d’elle. Ôter le masque pour l’accepter lui, tel qu'il était. Ne plus buter toujours au même endroit. Ne plus finir anéantie par une intolérable colère, lointaine, intime, enfantine. 
Apprendre à dire oui avant de dire non systématiquement, par habitude, par mimétisme.

 

C'était parfois une sale maladie d'être adulte, surtout en face de ce potentiel d’énergie brute qu'étaient les enfants.


À vingt-sept ans, Constance ne savait déjà plus s'amuser, rire, chahuter, s'oublier. Trop adulte. Trop responsable. Les clés pour désenclencher les crises se trouvaient aussi dans cette légèreté-là qu’il lui faudrait regagner, mais elle n'arrivait pas encore à déverrouiller.

En attendant, Constance changeait. Elle apprenait, elle grandissait à nouveau, alors qu'elle avait cru que c'était terminé, qu'en devenant parent, elle s’était comme figée. 


L'intuition retrouvée d'être sur le bon chemin, un chemin juste, qui lui correspondait, même si elle avançait à tâtons. Et plus elle avançait, plus elle se reconnaissait et plus elle se rapprochait d’elle-même, sans incohérences. 
Elle apprenait du coup à exprimer ses propres besoins, ses refus, ses envies. 
Le droit de dire non. Le droit de changer d’avis. Pour elle, comme pour son enfant.

Cette période était houleuse. A chaque rechute, c'était tout l'édifice qui s'effondrait. C'était dur. C'était très dur. C’était l'inconnu, le gouffre. Elle ne suivait plus un chemin, elle en inventait un nouveau. C'était contre nature. 

Les émotions des grands et des petits jaillissaient intensément. Mais à cet endroit-là, il y avait la vie. 

Il lui fallait du temps, de l'aide et des outils. Pour ne pas reproduire, pour ne pas s'abandonner à la facilité de contrôler, de diriger. Car c’était toujours les mauvais réflexes qui revenaient instinctivement.

Il était urgent de protéger les plus petits que soi. C'était une révélation. 

Alors elle reprenait confiance. Redresser le cap, changer la relation, accueillir toutes les émotions. Les belles et les moins belles. Les recevoir, sans mise en péril. Élever son enfant tel qu'il est. Et non tel qu’on veut qu’il soit. Comme une personne à part entière. Différente. Vivre avec lui et non plus à côté. Apprendre ensemble à s'exprimer, à exister, sans réduire l'autre à nos exigences personnelles.