Il est six heures du matin.

La chambre est close, les lumières feutrées. Tu t'enroules dans le lit en chien de fusil, engourdie par une fatigue irrésistible. Tu as peur de perdre connaissance. Une peur ancestrale. Archaïque. Perdre ton esprit et mourir peut-être.

 

Pourtant tu es extrêmement consciente. Tu te tournes, tu te retournes, tu cherches une position supportable. Tu te laisses glisser à terre, tu ne sais plus tenir cette masse de corps si lourde et douloureuse qui t'anéantit. Tu te sens partir. Dans un dernier élan de vitalité, tu t'accroches à Isabelle.

Ton corps se met en marché malgré toi. Tu ne sais pas d’où te vient cette nécessité mais tu ne peux y résister, c’est inouï. Mûe par le besoin irréfrénable de te relever, tu rassembles les quelques forces qu’il te reste. Tu n'es plus que douleur. Et voilà que tout s’accélère.

 Debout, fermement ancrée sur tes deux jambes, la poitrine vissée sur le lit, la tête dans l’oreiller, les mains lacerrant les draps, tu pousses. Tu ne peux plus bouger. Il ne peut en être autrement. Tu pousses comme jamais. Isabelle s'accroupit comme elle peut pour accueillir l’enfant en douceur. 

 

Une dernière impulsion t’envahit, un long râle sort du fin fond de tes entrailles. Tu pousses de tout ton être. Tes bras, tes hanches, tes jambes, jusqu'au bout des ongles. Il faut que ton bébé sorte, il faut que la douleur cesse. Isabelle te guide de sa voix.

Et voilà ton bébé qui descend. Tu ressens les moindres plis de sa peau, les moindres recoins de son être te traverser et sortir de toi. Première reconnaissance. Cet instant est surnaturel, éprouvant, terrassant et salutaire. La délivrance. On ne pouvait trouver mot plus juste.

Chaque seconde est gravée en toi. Dans ta chair et dans ton âme. Épreuve de vie. Instinctive, animale, charnelle, viscérale. Il y a un avant et un après. C’est indescriptible.

 

Tu l’as mise au monde.

Sans assistance médicale. Seule avec tes armes. Et ta sage-femme. Tu n'es plus la même.

Et son père toujours auprès de toi, te rassurant de ses mots, dans le creux de l'oreille. Sa main ferme et apaisante. D’un secours inestimable. Tu n'imaginais pas qu'il aurait cette force-là, ce calme-là, jusqu’au bout.

 

Tu entends un cri. Tu ne la vois pas encore car elle est née à tes pieds, mais ton corps se réveille, à l’affût, en alerte. Tu te mets à la chercher, guidée par le son de sa voix. C'est inné, irraisonné. Le besoin de la protéger, de la dissimuler. Isabelle te demande de t’allonger. Tu peux enfin la découvrir. Tu la contemples, tu la renifles, tu lui murmures l'étendue de ton amour, tu l’embrasses. Et tu la nommes enfin.

Blanche. Ta fille. Ta toute petite. Ton enfant.

 

Le cordon est coupé. Lovée dans le creux de ton bras, Blanche se hisse jusqu'à ton sein. Une nouvelle vie s'anime. Il y a de la magie là-dedans.